1895 : L'arroseur arrosé et Naissance de Buster Keaton

 

Début d'année rime avec bilan d'année. 2016 a battu des records avec 213 millions d'entrées. Le spectateur moyen comme moi pourrait se dire que c'est encore un blockbuster qui fait pencher la balance, le baobab hollywoodien qui cache la forêt des frêles troncs de l'Art & Essai, le nabab hollywoodien qui arrose de ses billets verts les cuisines du fast food cinématographique. Eh, bien, non ! Mal vu ! Je viens de lire avec ravissement l'édito de Francois Aymé, le Président de l'AFCAE, qui explique que ces bons résultats sont, pour une très large part, à mettre au crédit des cinémas Art & Essai, dont la progression moyenne est de l'ordre de 10 à 15% quand la tendance nationale est à +3%. (…) Ces excellents chiffres sont la récompense de l'exigence de qualité et de la relation de fidélité que les salles Art & Essai entretiennent avec le public cinéphile (Courrier AFCAE, n°253, janvier 2017). Voilà ! Les mots qui nous tiennent à coeur à l'A.P.C. sont écrits noir sur blanc : exigence, qualité, fidélité. Et les films A&E sélectionnés par l'A.P.C. et le Majestic sont bien des films d'auteurs, d'artistes, à savoir Juste la fin du monde; Moi, Daniel Blake; Julieta; Ma vie de courgette; Les Innocentes; La Tortue rouge; Les Délices de Tokyo, etc. Ce n'est pas pour rien que vous appréciez le Festival Télérama/AFCAE. Vous êtes fidèles car nous programmons des films exigeants et de qualité. Merci de votre reconnaissance ! Je ne voudrais pas clore ce paragraphe sans vous parler de la grande émotion que nous avons ressentie en voyant apparaître le visage de Solveig Anspach lors de la remise du César du Meilleur Scénario à son complice Jean-Luc Gaget. Invités par l'A.P.C., ces deux-là nous ont fait l'honneur d'échanger avec le public du Majestic à plusieurs reprises, et ce dans la joie et la bonne humeur. Quels souvenirs ! Jean-Luc a parlé de Solveig au présent. C'était tout simplement magnifique. Vive le cinéma A&E !

Le programme de ce mois-ci est-il plus éclectique que d'habitude ? Pas le moins du monde ! Le CIDFF 14 et l'A.P.C. souhaitent que les spectateurs viennent nombreux le 8 mars pour soutenir cette Journée Internationale des Droits des Femmes et vous verrez le portrait d'une femme qui retourne à l'école. Plus tard, le portrait d'une femme qui fait l'école, les portraits de filles et de garçons qui plongent dans la vie, le portrait d'une femme qui se bat contre les traditions ancestrales, celles qui emprisonnent les femmes. Vous lirez aussi que ces quatre films ont été réalisés par des femmes.

Mais comme les hommes occupent la moitié de l'humanité, rendons à Auguste ce qui appartient à Louis ou vice versa. Et les Lumière furent ! Nous serons émerveillés devant la Création de ces pierres précieuses qui scintillent dans l'écrin de satin blanc de la salle : les deux frères inventent le Cinéma, inventent l'Art de filmer, même si Thomas Edison et Dickson, pour leur part, ont déjà réalisé des prises de vue en mouvement. Rappelez-vous que lorsque le train entre dans la gare de La Ciotat (film de 1895), les spectateurs ont fui la salle de peur d'être écrasés par "la bête humaine" lancée à toute vapeur. Le spectateur vivait les images qui bougent. C'était la nouvelle lanterne magique ! L'image était animée, au sens étymologique. Elle avait une âme, un souffle vital. Que la lumière ne se rallume pas, que l'étincelle de vie artistique des frères Lumière ne s'éteigne pas. Et si vous avez l'occasion de (re)voir The Cameraman de Buster Keaton (né en 1895), visionnez-le ! On y trouve tous les procédés du cinéma mis en scène ainsi que la difficulté d'être cinéaste. Un autre bijou. Mais si vous préférez la décomposition du mouvement, retrouvez-la chez Muybridge et Marey. Avec l'Anglais on se croirait sur le champ de courses de Deauville (et de Lisieux), avec le Français aux J.O. Les objets d'étude sont intéressants : le cheval et l'homme. Associons-les et que naisse le Centaure.

Enfin, nous clôturerons le mois avec, à nouveau, une histoire de femmes : celle de la rivalité entre une mère et sa fille pour un homme, où l'Amour le dispute à la Haine et la Jalousie. Une peinture du XVIII° exécutée par l'auteure anglaise Jane Austen. A nouveau une histoire de femmes me direz-vous ? N'oubliez pas que nous sommes en mars, mois où l'on honore - trop peu souvent - les Femmes… et le Printemps, la saison de la Fertilité. Mais que de giboulées pour les Femmes, en mars, certes, mais aussi douze mois sur douze ! Des douches froides à vous glacer le sang. Venez applaudir Chanda, une mère indienne, moins indigne que la tyrannique et manipulatrice Lady Susan !

Bref, si c'est le délicat Art & Essai qui fait pencher la balance commerciale du 7° Art et non la grosse cavalerie, je me fais une joie de revoir L'arroseur arrosé (de 1895), film culte dans l'histoire du cinéma mondial. Mesdames et Messieurs les producteurs, cessez les cultures intensives pour diversifier vos productions locales! Mille jardins secrets vous attendent.

Pour l'A.P.C.   Didier Mayeur